Mostar : quand la guerre tue le cosmopolitisme.

Passer la frontière de la Croatie vers la Bosnie-Herzégovine est assez rapide. Mais dès lors, le paysage change radicalement. Si de Ploce à Metković les espaces sont assez ouverts, laissant apercevoir de grandes surfaces agricoles, la vallée se resserre tandis que notre bus longe la Neretva. Ici les cultures semblent plus petites, peut-être moins bien entretenues. Le long de la route s’étalent des échoppes, ou plutôt des abris en bois, où des locaux vendent leurs légumes aux passants.

A l’arrière d’un bus de touristes, nous faisons cap vers Mostar, principale ville de l’Herzégovine.

Mostar vue de l'entrée
Mostar, vue de l'entrée vers la vieille ville.

La dernière guerre d'Europe

Pour comprendre la situation particulière de la ville de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, il faut d’abord comprendre la guerre qui frappa durant dix ans le territoire de l’ex-Yougoslavie. A la fin de la seconde guerre mondiale, la République Fédérale Socialiste de Yougoslavie (abrégée RFSY), est un pays communiste abritant six républiques socialistes : la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie, la Slovénie et la Bosnie-Herzégovine. La RFSY est dirigée par Josip Broz Tito, qui après la défaite Allemande en 1945, décide de se détacher du communisme Russe et donc de l’URSS.

Mais au début des années 90, à la chute du communisme, les états membres de cette RFSY prennent leur indépendance. Les dirigeants de la RFSY, de peur de perdre leur pouvoir, se lancent donc dans une campagne de « purification ethnique », qui vise sous des prétextes irrédentistes à réunir entre eux les peuples de RFSY. Des milliers de personnes sont alors déplacées de force, lorsqu’elle ne sont pas tuées. C’est le début, en 1991, d’une guerre dévastatrice que la communauté internationale ne saura pas gérer. Deux-cents mille personnes mourront et un à trois millions seront déplacées.

Les cicatrices de Mostar

Nous arrivons donc à Mostar, après quatre heures de bus. Nous sommes accueillis par un soleil de plomb, une chaleur assommante (il fait 36°C), et une guide locale. Car à Mostar, seuls les guides Bosniaques sont autorisés à promener les touristes.

A peine arrivons nous que le ton est donné. Nous passons devant un immeuble, maculé d’impacts de balles. Il est encore habité : à l’exception de ces trous qui gangrènent la façade, la vie y semble des plus courantes.

Mostar impacts balle immeuble
Sur la façade de cet immeuble, les impacts de balles, vieux de vingt ans, n'ont pas été recouverts.

Rapidement, nous comprendrons que ce bâtiment est loin d’être une exception. Il y en a en fait beaucoup d’autres dans la ville. Certains ne sont d’ailleurs plus habitables.

Mostar immeuble détruit
Ce bâtiment n'a jamais été reconstruit.

Heureusement, tous ne sont pas dans cet état. Du moins, tous ne le sont plus. Des fonds ont été attribués à Mostar, après la guerre, afin de reconstruire la ville. Ils émanaient essentiellement de l'UNESCO, puisque la ville y est classé au patrimoine mondial, et ont permis la reconstruction de nombreux monuments.

A Mostar, une forte culture ottomane

Pourtant, des dires de notre guide, une partie des fonds alloués par la communauté internationale aurait mystèrieusement disparue. Des accusations portées contre « le pouvoir », qui aurait détourné des fonds.

Un avant et un après-guerre

Plus rien n'est comme avant. Au terme de la visite, notre guide nous réunit à l'étage d'une vieille maison de style ottomane. Assis sur des coussins rembourés, suants dans la chaleur du bâtiment, notre guide originaire de Mostar nous raconte l'avant-guerre et l'après-guerre.

Elle avait six ans lorsqu'elle et ses parents ont dû fuir en Suisse, tentant d'échapper au conflit. Lorsque la famille rentre, plusieurs années après, à Mostar -un Mostar détruit, défiguré-, plus rien n'est comme avant.

Mariages mixtes mostar
Avant la guerre de 1991, les mariages mixtes [ndr: c'est à dire entre religions] représentaient plus de 50% des mariages de la ville. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 3%.

Un père musulman, une mère chrétienne : notre guide est le fruit de l'un de ces mariages mixtes. Elle-même non pratiquante, elle se dit « 50% musulmane et 50% catholique ». Mais elle est désolée du climat communautariste qui s'est emparé de sa ville. À elle de déclarer : « Avant la guerre, plus de la moitié des mariages étaient mixtes, se faisaient entre religions différentes. Les chrétiens épousaient les musulmans, et cela ne posait généralement pas de soucis. Mais depuis que la guerre est finie, les mariages mixtes ne représentent plus que 3% des unions. »

Le cosmopolitisme a disparu. Aujourd'hui, la ville s'est empreinte de discriminations, et il est devenu très difficile de vivre entouré de personnes de confession différente. Notre guide n'a pourtant pas honte de la diversité de ses origines : elle est au contraire fière de s'affirmer telle qu'elle est. Elle est « à prendre telle qu'elle, et tant pis pour ceux qui ne veulent pas d'elle ».

À l'en croire, les hautes autorités musulmanes ne sont pas non plus étrangères à ce climat. Afin de mieux diffuser l'Islam, elles auraient promises à toute musulmane portant le niqab une rente mensuelle de 400$. En Bosnie-Herzégovine, le salaire moyen est de 400$. Autant dire que l'offre est alléchante.

Cette affirmation est à prendre avec des pincettes. Elle est très similaire à une fakenews largement diffusée par les extrêmes droites.

« -Avez-vous vu des femmes voilées pendant que nous marchions ? ». Cette question, c'est à nous que la pose la guide. Oui, nous en avons vues, une l'était d'ailleurs intégralement. « - Avant la guerre, on ne voyait jamais de femmes intégralement voilées. » Vrai ou faux ? Difficile à savoir pour de simples touristes. Mais la guide est formelle : c'est la preuve par A+B que les temps ont changé.

Pour en savoir plus, lire « Mostar, ville symbole d'une Bosnie-Herzégovine coupée en deux » dans Libération.